Lettres d’appui

Lettres d’appui

APHCQ

Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du Quebec

Collège André-Laurendeau, 1111, Lapierre, Lasalle Qc, H8N214 Tél. (514) 364-3320 #658, Téléc. (514) 364-7130 aphcq@videotron.ca

Montréal, 3 mars 1998

Faut-il oublier le passé au nom du respect de la vie privée?

Depuis quelques semaines, les journaux ont publié des prises de position fort intéressantes sur l’importance, pour les historiens, d’avoir accès à des informations leur permettant de « construire » l’histoire et d’en faire un récit le plus honnête et plus rigoureux possible. L’exécutif de l’Institut d’histoire d’Amérique française s’est prononcé en ce sens tout récemment ainsi que le journaliste Pierre Gravel dans la page éditoriale de La Presse du 10 février dernier. Dans les deux cas, les auteurs faisaient référence à la cause qui oppose d’une part Pierre Turgeon, auteur d’une biographie du fondateur de Réno-Dépôt, l’homme d’affaires P.-H. Desrosiers, et, d’autre part, les héritiers de celui-ci et propriétaires actuels de Réno-Dépôt qui désirent faire interdire la publication d’un livre qu’ils ont cependant commandé. Ce litige porte sur l’article 35 du code civil concernant le droit au respect de la réputation et de la vie privée de chaque personne et sur le droit des héritiers de veiller à l’application de ce principe. Nous désirons intervenir à notre tour dans ce débat, non pas dans le but de nous immiscer dans un litige judiciaire mais pour mettre en lumière les problèmes que nous appréhendons dans l’éventualité où les historiens devaient subir une forme de censure dans leur travail de reconstitution et d’analyse du passé.

Notre association regroupe des professeurs d’histoire enseignant au niveau collégial. Contrairement aux professeurs d’université, la recherche ne fait pas partie nommément de nos fonctions. Cependant, la plupart d’entre nous avons fréquenté le monde de la recherche et plusieurs y sont encore actifs. De plus, soucieux d’enseigner une histoire qui reflète véritablement le passé et non seulement ce qu’on en juge édifiant, nous sommes très inquiets des effets possibles d’une restriction de l’accès aux archives pour les historiens. À long terme, une telle éventualité ne pourrait qu’avoir des conséquences désastreuses non seulement sur l’histoire qui s’écrit mais aussi sur celle qui s’enseigne. N’a-t-on pas suffisamment déploré la méconnaissance de l’histoire de la part des jeunes? Quelle sorte d’histoire veut-on qu’ils apprennent?

Que le Code civil du Québec défende les intérêts des individus et leur droit à une vie privée et au respect de leur réputation, nous ne pouvons en contester le fondement. Toute société libre et démocratique a le devoir d’agir en ce sens et nous ne remettons pas en question le bien-fondé de l’action des législateurs. Cependant, comme l’a si bien dit l’Institut d’histoire d’Amérique française, « à quel prix une société cède-t-elle son droit de regard critique sur son passé? » (La Presse, 3 février 1998).

La science historique utilise les matériaux qui lui sont propres de la même manière que les autres sciences. La priver de ceux-ci c’est nécessairement se diriger vers une histoire tronquée et, par le fait même, priver toute une collectivité de connaissances précieuses sur son passé. Les personnages ou les groupes d’individus qui retiennent l’attention des historiens ont généralement en commun leur caractère « exceptionnel » de par leur contribution à la vie publique, à leur rôle dans une organisation quelconque, etc. Par leurs actions, ces personnages ont renoncé à l’anonymat et font donc partie de ce qu’il convient d’appeler la vie publique. L’historien ne s’attardera à la vie privée que dans la mesure où celle-ci fournira des informations importantes qui nous permettront de mieux saisir la complexité du personnage où nous éclaireront davantage sur les actions ou les décisions prises par celui-ci. Il nous semble qu’il convient donc de distinguer une analyse faite par des professionnels de l’histoire ou de l’information, d’une part, des indiscrétions provenant de banques de données faites â des fins strictement mercantiles, d’autre part, comme nous avons pu le voir récemment. Il ne faudrait pas que les historiens paient la note des manquements à l’éthique que l’on retrouve parfois dans divers milieux disposant de renseignements privilégiés.

La protection de l’individu ne devrait pas être confondue, à notre avis, avec le droit de la collectivité à une histoire sérieuse, honnête, construite à partir des documents les plus complets et les plus diversifiés. Peut-on imaginer ce qu’il adviendrait de notre connaissance de l’histoire si les lois passées avaient restreint de cette manière l’accès aux archives? Quelle vision aurions-nous d’un Lionel Groulx, d’un Henri Bourassa ou d’une Marie Gérin-Lajoie? Souhaite-t-on revoir à une histoire hagiographique, écrite k la gloire de nos ancêtres et éviter toute allusion à leurs moindres travers? Ces personnes ont été avant tout des êtres humains avec ce que cela comporte de grandeur et de misère. Vouloir dissimuler cette réalité n’apporte rien à la connaissance historienne et dénature le passé. Est-il possible de faire ici confiance au jugement et au professionnalisme des historiens? Nous espérons ardemment que c’est dans ce sens que cette affaire évoluera.

Danielle Nepveu

présidente de l’Association des professeures et des professeurs d’histoire des collèges du

Québec (APHCQ)

tél.: (bur) 514-364-3320, poste 658; (rés) 514-387-8141

Adresse: Collège André-Laurendeau

1111, rue Lapierre, Ville LaSalle, Qc

HSN 2J4

Texte intégral de la Société historique de Montréal, octobre 1997

- Considérant que depuis cent quarante ans la Société historique de Montréal s’efforce de demeurer fidèle à sa devise “Rien de beau que le vrai;

- considérant les torts immenses qu’ont causés et que causeraient une relation tronquée ou manipulée des faits qui appartiennent à la mémoire collective;

- considérant la nécessité de concilier le devoir de la véracité des faits historiques, le droit à la vie privée et le droit à la liberté d’expression reconnu par la Charte des droits et libertés;

- considérant que les entraves à la liberté d’expression dévalorisent la tâche de l’écrivain, assimilent ses oeuvres à la propagande et confondent l’histoire, la légende, la fable, etc;

-considérant les dispositions de la législation concernant la diffamation et les intrusions intempestives dans la vie privée des citoyens;

- considérant les inquiétudes manifestées notamment par l’Union des écrivains du Québec, la Fédération professionnelle des journalistes du Québec et la Ligue des droits et libertés, à la suite d’un jugement interdisant la publication d’une biographie de feu P.-H. Desrosiers par l’écrivain Pierre Turgeon;

- considérant que l’écrivain Pierre Turgeon, membre de la Société historique de Montréal, témoigne d’une carrière professionnelle irréprochable et que certaines de ses oeuvres ont été primées par des distinctions honorifiques prestigieuses;

- considérant que l’interprétation de l’article 35 du code civil de Québec telle que l’entendent les procureurs des héritiers de feu P.H. Desrosiers, en plus de nous paraître violer la liberté d’expression et l’esprit de la constitution canadienne, entrave gravement le travail des historiens;

- sur une proposition dûment présentée et appuyée, les membres du conseil d’administration de la Société historique de Montréal ont unanimement résolu :

- de se solidariser avec le membre Pierre Turgeon dans le litige qui lui interdit de publier son ouvrage P.H. Le Magnifique;

- de souhaiter ardemment que la législation, tout en exigeant de l’historien une éthique rigoureuse quant à la lecture et à l’interprétation de ses sources, lui assure la liberté d’expression, condition indispensable d’un travail historique valable.
CSN and FNC will contribute to appeal of Audet ruling in

dispute between writer Pierre Turgeon and Réno-Dépôt

Montreal, June 26, 1998 — The CSN and the Fédération nationale des communications (FNC-CSN) have decided to give writer Pierre Turgeon financial support to appeal the Audet ruling. The ruling forbids Turgeon to publish or disclose the information he has on P.H. Desrosiers, the founder of the corporation that became Réno-Dépôt.

The CSN and the FNC decided to do what is necessary to raise funds for the appeal of the ruling. The FNC will hand over an initial contribution of $5000 to the writer. Starting in the fall, other CSN bodies will be asked to make their own contribution.

The CSN and the FNC, which represents close to 7000 workers in the communications sector, including 1700 journalists, believe it is necessary to appeal the ruling because it creates a dangerous precedent with respect to the Copyright Act.

The Audet ruling completely disregards the fact that, pursuant to the Copyright Act, Pierre Turgeon is the sole copyright holder of the biography of P.H. Desrosiers.

The FNC and the CSN contend that the ruling denies the public’s right to information and makes a mockery of a pillar of any democratic society, namely, freedom of expression. The ruling even jeopardizes Quebec’s ability to access its history, since, in the name of the right of privacy, it prohibits the dissemination of true facts that shed light on our life as a society.

For information: Maroussia Kishka, Service de l’information, CSN, tel.: 598-2162, and Chantal Larouche, president of the FNC, tel.: 598-2132.

Leave a Reply

Your email address will not be published.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>