Pas de cadeau pour le privé

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Actualité Vol: 12 NO: 15 16 avril 1998 7
Ondes de choc
Pas de cadeau pour le privé
Martineau, Richard
TYPE:
Chronique

LONGUEUR:
Long

CENTRE D’INTÉRÊT: Cours et administration de la justice; Liberté de la presse; Droits et libertés; Photographie; Infractions publiques; Arrestations, opérations, brutalité, etc.; Sexualité, moeurs, etc.; Émissions de télévision et programmation; Téléjournal, émissions d’information publique, etc.

CENTRE GÉOGRAPHIQUE:
Québec

S’il y a quelque chose d’élastique, à notre époque, à part le lien affectif qui relie nos élus à leur formation politique, c’est bien notre conception de la vie privée.

Prenez l’affaire Duclos, par exemple. En 1988, un photographe pigiste, Gilbert Duclos, pointe son appareil (sa caméra, s’entend) sur une jeune fille de dix-sept ans assise dans un escalier extérieur de la rue Sainte-Catherine. La photo se ramasse dans la revue transculturelle Vice-Versa, vendue à 722 exemplaires, à côté d’un texte portant sur la vie urbaine. Pas d’envolées poétiques sur l’art du cunnilingus, pas de références à la drogue, pas de bas de vignette scandaleux affirmant que la fille fait partie de la mafia russe ou des Jumelles Magma. Juste une photo artistique, style: «Nymphette en fleur réfléchissant sur le sens de la vie, les deux pieds dans le béton.»

Le cliché a beau être inoffensif, la jolie Chaperon rouge se sent violée dans son intégrité et porte plainte contre le gros méchant loup – prise un. La Cour du Québec penche du côté de la vierge offensée – prise deux. Le gros méchant loup va en appel, mais la Cour suprême le déboute – prise trois, aux douches.

Morale de l’histoire: «Le sujet a droit à sa vie privée.» Pendant ce temps-là, rue Prince-Arthur, un bar psychotronique permet aux couples majeurs et vaccinés de partouzer en toute tranquillité, loin des regards indiscrets.

Pour entrer dans le bar, vous devez être membre. Pour être membre, vous devez avoir dix-huit ans minimum, débourser deux cents dollars de votre poche, et accepter les conditions du club – donc, lire un document vous informant noir sur blanc que, ici, on ne cause pas philosophie comme au Porté Disparu ou au Café Sarajevo. Vous voulez écrire vos mémoires en faisant sécher votre linge? Allez à Mousse Café. Vous voulez voir votre femme se faire baiser par un inconnu qui ressemble à un croisement entre Dino Tavarone et Martin Stevens? Restez ici, signez là, et baissez vos jeans Wrangler.

Plus privé, tu portes des lunettes noires la nuit. Or, qu’est-il arrivé? Une meute de flics ressemblant à un croisement entre Dino Tavarone et Martin Stevens ont débarqué un soir d’hiver, matraque fièrement brandie et sideburns au vent, et ont arrêté tout ce beau monde sous prétexte qu’ils baisouillaient dans un endroit public.

Et leur vie privée, Chose? Rien à foutre. Y ont juste à ne pas faire de cochonneries sur des coussins orange en buvant du Southern Comfort. Allons, tous au Dunkin’s, afin de célébrer une autre grande victoire contre le crime organisé!

Tarara-boum-di-hé! Tarara-boum-di-hé! (Love is in the air, every time I look around…)
Le pire, c’est que ce genre d’interventions policières sont souvent filmées par des caméras de télé, histoire de divertir la populace à l’heure du Saint-Hubert B-B-Q.

Question quiz: vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, dans 60 % des cas, les équipes de télé sont toujours présentes à la sortie des bars cochons quand le sergent Bougalou et ses acolytes font défiler les danseuses ventrues qui ont osé se faire caresser le gras de la cuisse avec la même fierté cavalière qu’un chasseur brandissant sa tête d’orignal dans le stationnement d’une taverne de Saint-Liguori?

Parce que les équipes de télé sont averties qu’il y aura une descente. Par la police elle-même. «Pointez-vous devant La Calèche du Téton à 23 h 32 ce soir. Ça va être bon pour vos cotes d’écoute, et ça va être bon pour notre indice de popularité. Le citoyen moyen va se sentir plus en sécurité, maintenant que nous avons coffré trois ex-coiffeuses de Chez Lady Mary, sortie nord du pont Pie-IX.»

Qu’importe si un petit gars peut reconnaître son père parmi la file de clients épinglés par nos valeureux défenseurs de l’ordre («Maman, maman! Regarde comme il est drôle, papa, avec son veston des Expos sur la tête!»). L’important, c’est d’informer le public! Une fille qui se fait photographier sur les marches d’un escalier, pour une revue intellectuelle: c’est un crime.

Un père de famille qui est dépeint comme un gros porc aux Nouvelles de cinq heures devant sa famille, sa femme et ses enfants, dans le noble but de faire gagner un millième Métrostar à Pierre Bruneau, ça, c’est parfaitement acceptable.

C’est-tu moi, ou la loi est complètement débile?

C’est comme l’article 35 du Code civil: «Toute personne a droit au respect de sa réputation et de sa vie privée. Nulle atteinte ne peut-être portée à la vie privée d’une personne sans que celle-ci ou ses héritiers y consentent.»

En clair, ça veut dire qu’il n’est plus possible d’écrire la biographie du comte de Montmirail sans l’assentiment de sa descendante, de sa fillotte ou de son cousin Hub. Fantastique, non? Remarquez, cet article de loi vise d’abord et avant tout à protéger les gens qui sont susceptibles de faire l’objet d’une biographie: les patrons, les politiciens, les vedettes. Les autres Joe-Blow ordinaires n’ont qu’à baisser la tête et à porter une tuque, comme tout le monde.

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